Un blog en 6 pièces

Nespresso, ou le populisme dans ta cuisine

In La cuisine américaine, Vlameth Brevada on 25 octobre 2011 at 01:21

par Vlameth Brevada

Un article inintéressant sur le café, où il sera quand même question de boîte à partouzes, de Prométhée et de Fernand Braudel.

Alors oui, j’ai 5 ans de retard. Ce n’est que maintenant que je suis l’heureux propriétaire d’une machine Nespresso, récupérée chez quelqu’un qui ne s’en servait plus. Je préfère annoncer ça dès maintenant, pour pas qu’on me dise que j’ai été trop con d’en acheter une, ça pourrait m’énerver. Du coup, pour la plupart d’entre vous ayant fait votre Nescoming-out il y a bien longtemps, l’intérêt de cet article est tout relatif, pour peu qu’il en ait eu un d’ailleurs… Alors pour y apporter un côté ludique, et avant de passer à l’analyse justifiant que l’on parle de ces putains de capsules ici, je vais donc commencer par vous raconter ma première expérience dans une boutique Nespresso. Tu en salives déjà? Tu as raison.

C’était un beau jour de fin d’été, en cette époque qui voit chaque journée nous réserver une bonne surprise, lorsque, après être sorti de chez soi à petits pas, la main en avant pour tester la température, on se rend compte que l’automne attendra encore quelques jours, et à nous le tee-shirt, à nous les gonzesses. Je me sentais donc d’humeur à arpenter les beaux quartiers. Et ça tombait bien, parce que les boutiques Nespresso du côté de Paris Est, ça court pas les rues. Direction Madeleine, donc. J’entre. Deux hôtesses décolletées pour m’accueillir, une ambiance jazzy digne d’une compilation lounge, «Etes-vous membre du club, Monsieur?», du velours sur les murs, merde! je suis rentré aux Chandelles! Oh la la, comment je vais expliquer ça à maman ? En plus, je suis sûr que sur la poignée y’avait des traces de… Attends…. C’est George Clooney là-bas? Et là, c’est bien une cafetière je crois? Ou alors c’est vraiment pour les pratiques che-lou… Bon, en fait, je me suis pas planté, j’y suis.

Passée cette mésentente ( «Hein?.. non, je ne suis pas membre… oui, pardon, je vous avais pas entendue… en fait, je vous avais pris pour une pute, c’est bête…») et de retour dans la réalité, je me dirige donc vers les « comptoirs ». Là, je comprends rien : trop de comptoirs. Et pas une trace de café. Du biscuit, du chocolat, de la tasse Andrée Putmann, mais pas de café. Ah si, au fond, des petites capsules. Vu l’ambiance, les tableaux d’inspiration Ikea sur les murs et le sérieux des clients, on se croirait dans une agence immobilière de luxe, je sens déjà qu’on va me demander RIB, pièce d’identité et 3 dernières feuilles de loyer, alors j’attaque d’entrée : « Bonjour, ça va vous paraître bête, mais je voudrais seulement acheter du café ? » Apparemment, ça se fait aussi, tant mieux pour moi.

Un quart d’heure plus tard, le temps de comprendre la différence entre un Roma et un Livanto et de dire non à une dizaine de questions genre «Voudrez-vous aussi des biscuits ? Des tasses série limitée ? Du chocolat Grand Cru? Une carte de membre ? », c’est fait, j’ai mes capsules. Le pire de l’agacement était à venir. J’avais droit à un café gratos, offert par la maison. Tiens, bah je vais pas me gêner, compte sur moi. Evidemment, ce n’est pas présenté comme ça, puisqu’on te propose plutôt une « dégustation thématique en salon ». Dégustation qui se présente sous la forme d’une eau infusée de café sous l’effet de la pression, servie dans une tasse, le tout sans que l’on n’aie à payer. Un café gratos, donc. Et là, la meuf vers qui je me présente pour être servi me demande : « Vos achats se sont bien déroulés ? » Si mes achats se sont bien déroulés… Y’avait-il question plus conne à poser ? Alors, c’est vrai qu’il est réconfortant que vous me demandiez ça, parce qu’en matière de prise de risques, j’y suis allé un peu sec. Vous comprenez, je n’ai pris que 2 boîtes de Roma, privilégiant plutôt les Ristretto… J’espère ne pas le regretter plus tard… Alors savoir si mes achats se sont bien passés, bah… je peux pas vous répondre comme ça, là, tout de suite. Disons que oui. Mais permettez-moi de vous dire que votre question, sans critiquer sa pertinence, qui ne fait aucun doute, est un peu audacieuse à mon goût. Vraiment n’importe quoi, cette boutique.

Capote XXXS, goût Livanto

J’en viens à mon propos, c’est enfin l’heure du paragraphe qui sert à quelque chose. Fin du ludique, place au chiant. Si Nespresso m’agace, ce n’est pas tellement pour son prix, son non-sens écolo, ni pour ses pubs -même s’il y a de quoi se tirer une balle pour tout ça-, c’est plutôt par l’ambition de cette marque de réinventer le sens social qu’a en elle la consommation de café. Le café est justement une des rares choses qui reste accessible au plus grand nombre, et que tout un chacun a de commun avec son prochain. Je ne vous referai pas l’histoire du café par Braudel, mais ce qu’il en résulte, c’est l’universalité de cette boisson, pourtant pas loin d’être dégueulasse, et son accessibilité à tous. Exception faite des chieurs qui mangent bio et ont aussi arrêté la caféine, «pour soulager ma tension». Pour vous convaincre que le café est bien une affaire qui concerne tout le monde (et VRAIMENT tout le monde), regardez cet extrait du film « Le plein pays » d’Antoine Boutet. Sa tasse de café est l’un des rares éléments qui le relie au monde extérieur. Universalité et lien social, que je vous dis. Ce qui est beau, c’est que l’on boive la même chose que lui, alors que tout le reste nous sépare.

Le plus remarquable est que l’on ne se distingue pas socialement par le café que l’on boit. Contrairement à sa voiture, à ses chaussures, ou même à la marque de ses yaourts, la nature du café qu’on a chez soi a peu d’importance. Il faut croire que la valeur du moment que représente le café prime encore sur la nature de la boisson elle-même. Un café, c’est un café, point.

Or, Nespresso demande au buveur de choisir son type de café parmi une dizaine de déclinaisons, et ajoute une sorte d’identité à chacun de ses parfums. Même le choix de la cafetière -design ou urbaine ou chromée, etc…-est censé révéler l’identité de son acheteur. Ce qui confère donc une fonction de différenciateur social à ce qui est pourtant censé rassembler le plus grand nombre: le café. Et puis à chaque fois qu’on hésite entre un Cosi et un Arpeggio, on a l’impression de porter le destin de l’humanité sur nos épaules. « Serai-je toujours quelqu’un digne de vivre sur cette planète si je me mets à boire des Livanto? ». Le choix du café devient un acte un peu surcôté et un peu trop important à mon goût… En donnant une valeur démesurée à cette habitude quotidienne et à ce geste simple, et en laissant miroiter une perspective d’auto-décision par le choix de la couleur de son café (au passage, du violet pour un des plus forts? vas-y, on n’est pas des minettes…), on remplace un geste populaire par un acte quasi-religieux. Pour résumer, c’est la négation de la culture populaire par la consommation. La négation du peuple, quoi. Oui madame, la négation du peuple. Rien que ça. Alors que bon, au départ on veut juste prendre un café, quoi…

Par ailleurs, et pour être poli et au moins évoquer ce que j’annonçais en début d’article (il y a bien longtemps maintenant), de la même manière que Prométhée utilisait l’odeur des vieux os pour les faire passer pour de la viande fraîche, on sert ici du café pas moche mais pas non pluuuus… en lui donnant la couleur du luxe. Là aussi, on trouve une fonction de marqueur social. Surtout, faire croire aux pauvres mortels qu’on les fait accéder à une richesse qui n’en est pas une, et leur donner l’impression d’avoir un pouvoir de décision (« Trop bien, je peux choisir moi-même le goût de mon café ») alors qu’au fond, entre 2 couleurs, accroche-toi pour sentir la différence, ça revient à se mettre artificiellement à leur niveau pour mieux les approcher. Et ça, c’est du populisme. Oui, madame, du populisme.

Pfiou, tout ça pour du café, ça valait peut-être pas la peine…Quand je pense qu’il fut un temps où je croyais pouvoir prendre un café comme ça, tranquille, sans réfléchir… Ce qui est sûr, c’est que mes prochains Roma risquent d’être lourds à avaler. Ah bah oui, je vous ai pas dit, mais malgré toutes les conneries que je peux raconter, c’est pas pour autant que je vais jeter ma machine, parce que faire un café sans s’en foutre plein les doigts, c’est quand même sympatoche. Et puis peut-être aussi que j’ai d’autres combats à mener que celui que je viens d’engager contre ma cafetière…

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