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Un dépaysement soudain

In Le salon, Pietro Della Rocca on 24 novembre 2011 at 21:13

par Pietro Della Rocca

En ce moment, et jusqu’au 18 mars 2012, la Fondation Cartier pour l’art contemporain accueille une exposition  consacrée aux mathématiques. Mathématiciens et artistes ont donc collaboré pour imaginer des oeuvres autour de ce thème original. Intrigué par cette initiative singulière, j’ai décidé de prendre mon courage à deux mains et de bouger mon boule jusqu’à cette contrée exotique qu’est le 14e arrondissement.

Arrivé dans la place, une charmante hôtesse d’accueil me remet le livrée de l’exposition et m’indique que celle-ci s’étend au rez-de-chaussée et au sous-sol. Je démarre donc par la première salle dans laquelle sont diffusés des films d’animation conçus par David Lynch himself. Le maître est réputé pour l’abscondité de ses productions et pour le coup, il ne trahit pas sa réputation. N’étant pas un fan absolu du cinéaste américain (je suis un mec assez terre à terre, j’aime bien comprendre ce que je regarde), je passe assez vite sur sa bouillie indigeste et m’attaque au reste de l’exposition. Ca commence mal.

La Fondation Cartier, bâtiment créé par Jean Nouvel

Plusieurs installations occupent la deuxième salle et à dire vrai, c’est un problème. Deux films étant diffusés côte à côte, difficile de se concentrer sur l’un d’entre eux sans être parasité par l’autre. Mais est-ce si important après tout ? Car à y regarder de près, ces deux oeuvres sont à peu près aussi intéressantes que le gloubiboulga lynchéen. Dans le premier film se succèdent des figures géométriques aux propriétés remarquables et des animations kaléidoscopiques plus ou moins construites à partir de l’enchaînement des nombres premiers. Epileptiques s’abstenir. Dans le second, une main dessine sur un tableau noir pendant qu’une voix off (vraisemblablement la voix du mec qui est en train de dessiner) nous explique à quoi ressemble la rencontre entre un électron et un photon. Pas passionnant. Je passe rapidement sur l’immonde fresque murale mêlant perroquets, tigres et symboles mathématiques et me dirige vers le sous-sol. Elle va être vite torchée cette expo…

Arrivé en bas, je pénètre une salle obscure où est projeté un film en noir et blanc. Et là, bonne surprise. Deux jeunes personnes évoquent leur amour des mathématiques, et c’est captivant. Carolina Canales et Giancarlo Lucchini (puisque c’est d’eux qu’il s’agit) transpirent la passion, expriment leur soif de comprendre et le bonheur de résoudre un problème qu’on croyait insoluble. Tel est l’idée du film de Raymond Depardon et Claudine Nougaret, « Au bonheur des maths » (le titre est à chier, mais passons). Durant 32 minutes, neuf mathématiciens font tour à tour partager leur vision de la discipline à laquelle ils ont consacré leurs vies. On y entrevoit comment le travail du mathématicien, semblable à celui de l’explorateur, conduit à des sommets superbes, via des sentiers sinueux, et sur lesquels on ignore ce que l’on va découvrir. A ce titre, l’intervention de Cédric Villani est le point d’orgue du film. Grâce à une langue élégante, la rock star des mathématiques, médaille Fields en 2010, emmène le spectateur dans une voyage hors du commun. Espaces à courbure positive et gaz paresseux, les mathématiques se font poésie. « Un dépaysement soudain » : la formule du mathématicien Alexandre Grothendieck, utilisée en baseline de l’exposition, prend alors tout son sens.

Cédric Villani, quelque part entre Mac Lessgy et Lady Gaga

Et là cher lecteur, je sais que tu te poses une question : au final, ça vaut le coup ou pas ? Parce que traverser tout Paris (ne nous mentons pas, de nos jours personne n’habite à Denfert-Rochereau) et raquer 10 euros pour trente minutes de film, ça respire pas l’énorme retour sur investissement. Mais là tel que tu me vois, je viens de me taper une heure de métro et d’imbitables installations artistiques pour pouvoir te soumettre cet article d’une virtuosité rare. Autant dire que je suis claqué. Alors je vais pas non plus prendre les décisions à ta place, faut pas déconner…